L’écriture intelligente

Littérature et intelligence artificielle

Par Mahigan Lepage, Ph. D.

Publié en février 2026

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Dessin original par Mahigan Lepage • Mise en couleur par IA

Chapitre 0

Les tisserands du XXIe siècle

5 min de lecture

0. LES TISSERANDS DU XXIE SIÈCLE

En l’an 1801, Joseph Marie Jacquard — un fils de canut lyonnais — présente, en s’appuyant sur les travaux de ses prédécesseurs, le prototype d’un métier à tisser programmable qu’il perfectionnera et brevettera en 1804 sous le nom de « métier Jacquard ». Jusque-là, pour tisser des motifs complexes, on avait besoin d’un « tireur de lacs » : c’était souvent un enfant ou une femme qui soulevait manuellement une série de fils à chaque passage de la navette pendant que le tisserand faisait son ouvrage. Le métier Jacquard remplace cette main d’œuvre humaine par un carton perforé qui introduit une logique binaire :

  • Un trou = une tige passe —> le crochet se lève —> le fil monte (1);
  • Pas de trou = la tige bute —> le crochet reste immobile —> le fil reste en bas (0).

Dans les décennies suivant l’invention de Jacquard, les maîtres-fabricants se débarrasseront des tireurs et casseront les prix des tissus de soie, brisant le modèle économique des tisserands et plantant le décor pour les soulèvements des canuts de 1831 et 1834.


Nous, auteurs, écrivaines, artisans du Texte — du latin textus, texere : textile, tisser — sommes aujourd’hui, en 2026, dans la position où se trouvaient les canuts au tournant du XIXe siècle. Une nouvelle machine est née, à savoir l’intelligence artificielle (IA) fondée sur la technologie des modèles de langage de grande taille (LLM). C’est notre métier Jacquard du XXIe siècle, analogie qui nous rappelle ce qu’écrivait prophétiquement Ada Lovelace en 1843 au sujet de la « machine analytique » de Charles Babbage, ancêtre théorique de l’ordinateur : « On peut considérer à raison que la machine analytique tisse des modèles algébriques comme le métier Jacquard tisse des fleurs et des feuilles. »1

Plus généralisable que le métier Jacquard, l’IA « tisse des modèles algébriques » qui s’appliquent déjà à tous les domaines de l’activité humaine. Dans notre discipline particulière — l’écriture —, elle tresse des phrases, assemble des paragraphes, déploie des scènes ou des chapitres, s’essaie au récit et à la poésie. Pour l’instant, elle ne fait pas encore le poids en écriture créative. Elle compose beaucoup mieux que la grande majorité des êtres humains, et elle peut très bien accomplir des tâches de rédaction, mais elle n’a pas encore atteint le niveau de nuance, très subtilement pondéré, dont sont capables les poètes et les prosateurs.

Nous vivons les premières heures d’une technologie qui évolue à un rythme frénétique. Le rendu littéraire de Claude Opus 4.5. en 20262 est à des années-lumière de la daube que produisait ChatGPT en 2023 ou en 2024. Nous pouvons nous opposer au métier Jacquard, mais il est difficile de nier qu’il existe et qu’il s’améliore de mois en mois et d’année en année.

Les implications pour les artistes du texte sont énormes : à l’horizon, on voit poindre un monde où l’autrice ou l’écrivain — si tant est que ces mots conservent un sens — n’écrira plus l’entièreté de ses textes à la main. Un monde où l’activité créatrice humaine se repliera dans le mental et l’imagination, alors que l’acte de tisser la prose ou les vers se verra de plus en plus délégué à la machine.

Une telle perspective ne manquera pas de soulever l’indignation. À chacun de décider comment il ou elle se positionne par rapport au monde qui vient. Personnellement, je ne vois pas l’écriture intelligente comme un choix, mais plutôt comme une inévitabilité. Malgré les révoltes, la machine à tisser a gagné. Le tissage à la main existe toujours, mais il appartient désormais au folklore. Quand je voyage dans le Nord de la Thaïlande ou dans les Andes péruviennes, j’aime visiter des villages de tisserandes et acheter une tunique karen en coton épais ou un aguayo en laine fine d’alpaga. Si les écrivains se braquent contre la machine et continuent à tout écrire à la main et à publier au rythme de l’édition traditionnelle, ils deviendront comme les tisserandes de la province de Mae Hong Son ou de la vallée de Lares : des tisseurs de textes artisanaux, des fabricants de beauté folklorique.

On oublie que l’écriture n’a pas toujours existé, et que, historiquement, elle a souvent été déléguée à un scribe, un copiste, un écrivain public, etc. On n’imagine plus un monde où la technique de l’écriture n’est plus assumée par celui ou celle qui a quelque chose à dire. On n’imagine plus un monde où le tissage du texte ne passerait plus — ou plus entièrement — par la connaissance de l’écriture cursive ou de la dactylographie. Il n’y a rien de naturel dans la convention arbitraire du clavier QWERTY ou AZERTY, et l’histoire peut balayer d’un coup de vent ce qui nous semblait devoir exister pour toujours.


L’essai L’écriture intelligente propose une plongée dans la transition vers un nouveau régime de l’art d’écrire. Quelle forme prendra l’écriture à l’ère de l’intelligence? J’explore des aspects historiques, technologiques, esthétiques et économiques de la transition; je présente des expérimentations pratiques d’écriture IA; je propose des pistes techniques pour transformer son atelier en laboratoire d’écriture intelligente; j’explore le passage de la quête — la recherche de la voix — à la requête — un nouveau cycle d’écriture promptée; j’aborde la question de la lecture comme régénération des textes; enfin, j’ouvre sur la perspective post-transition d’un monde où la rareté textuelle n’existerait plus.


  1. Ada Lovelace, « Note A », annexe de la traduction de l’article Sketch of the Analytical Engine invented by Charles Babbage de L. F. Menabrea, Taylor’s Scientific Memoirs (Vol. III), 1843, p. 696.

  2. Au moment de la rédaction du premier jet de l’essai, c’était le modèle phare d’Anthropic. Le 6 février 2026, la société lançait Claude Opus 4.6.