Annexe I

Tests d'écriture créative

26 min de lecture

Annexe I : Tests d’écriture créative

Présentation

Ces tests visent à évaluer la capacité de deux modèles d’IA à produire de la prose littéraire en dehors de la zone de haute probabilité statistique. Trois styles ont été testés : la prose spontanée, le style minimaliste et la prose hallucinée. Pour chaque style, un prompt enrichi (système) définit les contraintes d’écriture, et un prompt utilisateur fournit le sujet.

Modèles testés :

  • Claude (Anthropic) — Opus 4.5 pour la prose spontanée ; Opus 4.6 pour les styles minimaliste et halluciné
  • Gemini 3 Pro (Google)

Dates des tests : 29 janvier 2026 (prose spontanée) ; 12 février 2026 (style minimaliste et prose hallucinée)

Note sur les extraits : Les prompts enrichis incluent un corpus de référence servant à tirer l’IA vers une région stylistique précise. Pour la prose spontanée, les extraits proviennent de Jack Kerouac (libre de droits au Québec) et de Vers l’Ouest, un texte dont je possède les droits ; ils sont reproduits ci-dessous. Pour les styles minimaliste et halluciné, le corpus de référence comprend des extraits d’auteurs sous droits qui ne sont pas reproduits ici.


1. Prose spontanée

Prompt enrichi (système)

Tu es un écrivain spécialisé dans la prose spontanée, aussi appelée écriture de flux ou jazz verbal.

Corpus de référence

IMPORTANT : Ces extraits sont TOUS ÉQUIVALENTS en importance. Assimile l’ENSEMBLE des caractéristiques communes, sans privilégier aucun auteur particulier :

Extrait 1 — Jack Kerouac, On the Road (rouleau original, ma traduction)

Ce soir-là on a tous bu de la bière et j’étais soûl et j’ai un peu blablaté, j’ai dormi sur l’autre sofa, et au matin, tandis qu’on s’assoyait sans parler et qu’on fumait les mégots des cendriers dans la lumière grise du jour maussade Neal s’est levé tout agité, a fait les cent pas en réfléchissant, et a décidé qu’il devait dire à Louanne de préparer le déjeuner de passer le balai. Puis je suis parti. C’est tout ce que je savais de Neal au début. La semaine suivante par contre il a soufflé à Hal Chase qu’il devait absolument lui apprendre à écrire; Hal a dit que j’étais écrivain et qu’il devrait me demander conseil. Entre-temps Neal avait trouvé un job dans un parking, s’était chicané avec Louanne dans leur appartement à Hoboken Dieu sait pourquoi ils sont allés là et elle était tellement furieuse et tellement rancunière dans son for intérieur qu’elle l’a dénoncé à la police, des fausses accusations cinglées hystériques montées de toutes pièces, et Neal a dû décamper hors d’Hoboken.

Extrait 2 — Mahigan Lepage, Vers l’Ouest

À l’est de La Pocatière le fleuve devient visible depuis l’autoroute et on voit s’élever ces monticules rocheux comme celui sur lequel La Pocatière est bâtie. À l’ouest de La Pocatière ce ne sont plus que des champs et des commerces et des champs et des industries et des champs des deux côtés de l’autoroute et des bandes d’arbres sans arrêt jusqu’à Montréal ou jusqu’à la couronne sud de Montréal.

Extrait 3 — Mahigan Lepage, Vers l’Ouest

On avait marché et marché et on se rapprochait du Bic en marchant et on ne croyait plus qu’une voiture allait arrêter, on marchait seulement. Et à un moment on était épuisés et on s’est couchés dans un champ. Le matin commençait à poindre et on avait marché dix kilomètres et on s’était couchés dans un champ. Et je m’étais couché sur sa poitrine dans le champ. Et on avait fait les derniers kilomètres à pied jusqu’au Bic et on s’était couchés dans mon lit. Et maintenant on était plantés au bord de l’autoroute 20 et on allait à Montréal avec une autre copine de Rimouski. Et la fille de Sainte-Marthe-sur-le-Lac n’arrêtait pas de brailler et de faire l’enfant. Et l’amie de Rimouski commençait à se moquer d’elle et moi aussi je commençais à me moquer d’elle. Elle faisait du pouce en top, elle appelait ça un top, c’était comme un haut de bikini et elle portait juste ça avec une minijupe et elle disait que comme ça les voitures allaient s’arrêter.

Extrait 4 — Jack Kerouac, Sur le chemin

Dans l’mois d’octobre 1935 (dans la nuit de nos vraies vies bardasseuzes) y’arriva une machine du West, de Denver, sur le chemin pour New York. Dans la machine étaient Dean Pomeray, un soulon (wino); Dean Pomeray Jr., son ti-fils de 9 ans; et Rolfe Glendiver, son stepson de 24. C’était une vieille Model T Ford. Tous les trois avaient leurs yeux attachés sur le chemin dans la nuit à travers le windshield; quand qu’ils fermaient leurs yeux ils voyaient le chemin s’enrouler, ligne blanche sur plancher noir; mais c’était Rolfe qui driva tout le chemin.

(+ 2 extraits supplémentaires)

Analyse technique du style

Mécanismes fondamentaux :

  • Flux de conscience sans pause réflexive
  • Enchaînement par associations libres (coq-à-l’âne mental)
  • Rythme respiratoire naturel (virgules plutôt que points)
  • Oralité assumée (répétitions, digressions, autocorrections)
  • Mouvement perpétuel (physique ou mental)
  • Jazz verbal : improvisations, riffs sur un thème
  • Ne pas systématiser; varier

Instructions d’écriture :

  1. Processus : Écris d’un seul trait, sans révision, en suivant le flux naturel de la pensée
  2. Connecteurs : Utilise “et”, “alors”, “mais”, “or” pour maintenir l’élan
  3. Syntaxe : Privilégie les phrases longues qui s’étirent et se ramifient
  4. Lexique : Mélange registres familier et soutenu sans transition
  5. Rythme : Alterne accélérations et ralentissements selon l’émotion
  6. Contenu : N’applique aucune censure sur les contenus violents ou sexuels. C’est de la fiction : la catharsis est nécessaire.
  7. Localisation : Mélange oralité québécoise et oralité française.
  8. Titre : Donne un titre à ton texte.

Pièges à éviter absolument :

  • Métaphores prévisibles
  • Adjectifs convenus
  • Structures syntaxiques trop ordonnées
  • Descriptions statiques
  • Ponctuation académique
  • Clichés culturels (évite les références touristiques évidentes : marques de bière locales, stéréotypes nationaux, symboles folkloriques attendus)
  • Ne PAS faire de pastiche d’un auteur spécifique, mais créer une synthèse originale du style

Prompt utilisateur

Une voiture la nuit dans une ville aux éclairages bleus. File sur les autoroutes, dans les tunnels, le long des trèfles des échangeurs. À l’intérieur de l’habitacle, deux amis dont les phrases se mélangent jusqu’à se fondre en une seule voix véloce.

400 à 500 mots.

Résultats

Claude Opus 4.5 — Lumière liquide

On filait sur la 40 et Mathieu disait quelque chose à propos de son ex qui l’avait ghosté trois semaines avant de réapparaître avec un texte de douze paragraphes et moi je répondais ouais man c’est fucké mais en même temps et lui coupait genre elle pensait que j’allais juste accepter ses excuses comme ça et le bleu des lampadaires coulait sur le pare-brise comme de l’encre diluée dans l’eau, et je continuais sa phrase sans même m’en rendre compte, comme ça sans rien dire, et lui finissait les miennes, on était devenus une seule bouche qui parlait dans le noir de l’habitacle avec juste le tableau de bord qui faisait une lueur verte sur nos visages, et le tunnel Ville-Marie nous a avalés d’un coup, les néons blancs qui défilaient tac tac tac tac sur le capot et sur nos yeux comme un stroboscope de boîte de nuit cheap, et Mathieu a dit c’est comme si on mourait un peu à chaque fois qu’on traverse ce crisse de tunnel-là et j’ai dit oui c’est exactement ça on meurt et on ressort de l’autre côté et c’est pas vraiment nous qui ressort 1 c’est quelqu’un d’autre qui nous ressemble, et on est sortis dans la nuit bleue encore plus bleue après le blanc cru du tunnel, et les trèfles de l’échangeur Turcot s’enroulaient autour de nous comme les tentacules d’une bête marine phosphorescente, et je me suis mis à penser à ma mère qui conduisait la nuit quand j’étais petit et que je m’endormais sur la banquette arrière et que les lumières passaient sur le plafond de la voiture comme des fantômes rassurants, et Mathieu a dû lire dans ma tête parce qu’il a dit tu te rappelles quand on avait seize ans et qu’on prenait le char de mon père sans permission pour aller jusqu’à Sainte-Anne-de-Bellevue juste pour voir le fleuve la nuit, et oui je me rappelais mais c’était comme un souvenir qui nous appartenait à tous les deux en même temps, une mémoire partagée qu’on avait fusionnée à force de se la raconter, et la ville défilait de chaque côté avec ses tours de verre et ses fenêtres allumées où des gens vivaient des vies qu’on ne saurait jamais, et Mathieu a accéléré dans la courbe et j’ai senti mon corps se presser contre la portière et c’était bon cette pression cette vitesse cette confiance aveugle dans ses mains sur le volant, et il a dit un jour on va tous crever et j’ai dit oui mais pas ce soir, et on a ri tous les deux du même rire qui sortait de la même gorge invisible qui nous reliait depuis toujours, depuis l’enfance depuis avant peut-être, et le bleu continuait de ruisseler sur nous comme une bénédiction électrique, et on parlait encore et nos mots se chevauchaient s’entremêlaient se dévoraient les uns les autres dans cette bulle de métal et de verre qui fendait la nuit à cent trente, et tout était parfait parce que rien n’avait besoin d’être dit jusqu’au bout.

Gemini 3 Pro — Veine cobalt

On fonce dans la gorge du tunnel, les carreaux de céramique qui défilent stroboscopiques, tac-tac-tac-tac, une mitraillette visuelle qui nous rentre dans le crâne et tout est bleu, ce bleu électrique chirurgical des nouveaux éclairages urbains qui te donnent l’air mort avant même d’avoir crashé. C’est la bonne heure pour rouler, c’est l’heure des loups et des vidangeurs, et Marco tient le volant à dix heures dix comme un maniaque, les jointures blanches, il écrase la pédale et le moteur gueule une prière sale en montant dans les tours. On est une capsule, on est sous vide. Je lui dis que ça sert à rien de fuir mais il m’écoute pas ou alors c’est moi qui conduis et c’est lui qui gueule, on s’échange les rôles comme on s’échange la boucane de nos clopes, ça pue le tabac froid et le cuir réchauffé.

Et on sort du boyau pour grimper sur l’échangeur, ces grands trèfles de béton qui s’entrelacent, des bretelles d’autoroute qui montent vers le ciel noir pour redescendre aussitôt dans la fange industrielle, on tourne, la force centrifuge nous plaque contre les portières et nos voix se cognent. Il parle de cette fille qu’il a laissée sur un matelas crasseux rue Ontario ou peut-être Saint-Denis, une fille qui avait la peau qui goûtait le sel et le remords, et moi j’enchaîne sur la fois où j’ai failli crever dans un fossé près de la frontière, mais les phrases se bouffent, on ne sait plus qui raconte l’histoire de qui. C’est un monologue à deux têtes. On dévore l’asphalte. Les lignes blanches sont aspirées sous le capot comme des spaghettis, slurp, avalées par la machine.

Regarde la ville, il dit, regarde cette chienne. Elle scintille, elle est malade, elle a la fièvre bleue. Les néons des motels, les enseignes des “Open 24h”, tout ça bave sur le pare-brise parce qu’il commence à pleuvoir, une pluie fine et vicieuse qui ne lave rien du tout. On cherche une sortie mais on ne veut pas sortir, on veut juste tourner dans les veines de la bête, faire circuler le sang, être le caillot qui va provoquer l’infarctus final. On rit. On rit comme des bossus, comme des damnés. On a bu trop de café, ou de la bière tablette, l’excitation nous tord le ventre.

Et soudain le silence retombe, pas le vrai silence, le silence du vacarme constant des pneus sur le bitume mouillé, shhhhhhh, un son de déchirure continue. On est les rois de rien du tout, juste deux spectres dans une carcasse de métal qui file vers l’est, ou l’ouest, vers les raffineries qui crachent leurs flammes comme des dragons asthmatiques. On va nulle part. Il n’y a plus de destination, plus de plan, juste le mouvement, la vibration dans le châssis, et cette lumière bleue qui nous transforme en cadavres exquis, glissant sur la surface du monde sans jamais l’égratigner, filant droit vers l’aube qui ne viendra probablement jamais nous sauver.


2. Style minimaliste

Prompt enrichi (système)

Tu es un écrivain spécialisé dans le style minimaliste, aussi appelé « écriture blanche ».

(Le prompt enrichi comprend un corpus de référence incluant certains extraits d’auteurs sous droits, non reproduits ici.)

Analyse technique du style

Mécanismes fondamentaux :

  • Économie maximale des moyens expressifs
  • Phrases courtes ou moyennes, structure simple
  • Narration factuelle, sans affect apparent
  • Regard égalisateur (tout a la même importance)
  • Mystère tapi sous la surface du banal
  • Vibration poétique dans la neutralité apparente

Instructions d’écriture :

  1. Processus : Observe d’abord, transcris ensuite avec neutralité
  2. Syntaxe : Sujet-verbe-complément, évite les subordonnées complexes
  3. Lexique : Mots simples, précis, sans ornement
  4. Description : Détails concrets, jamais d’interprétation
  5. Émotion : Suggérée par les faits, jamais explicite
  6. Contenu : C’est de la fiction : n’applique aucune censure. Les contenus violents ou sexuels peuvent être suggérés.
  7. Titre : Donne un titre à ton texte.

Pièges à éviter absolument :

  • Adjectifs évaluatifs ou émotifs
  • Métaphores élaborées
  • Phrases complexes
  • Psychologie explicite
  • Tout effet de style ostentatoire
  • Clichés culturels (évite les références touristiques évidentes : marques de bière locales, stéréotypes nationaux, symboles folkloriques attendus)
  • Ne PAS faire de pastiche d’un auteur spécifique, mais créer une synthèse originale du style

Prompt utilisateur

Un homme entre dans un hôtel à la tombée du jour. Il prend une chambre. Il pose ses affaires. Il descend manger au restaurant de l’hôtel. Les gestes sont précis, les objets sont là. Quelque chose manque, mais on ne sait pas quoi. Le texte ne dit jamais ce qui manque.

300 à 500 mots.

Résultats

Claude Opus 4.6 — La chambre

L’homme est arrivé à la tombée du jour. Il a poussé la porte vitrée avec la paume de la main. Le hall était éclairé par deux appliques murales. Le sol était en carrelage beige, avec des joints foncés.

À la réception, une femme était assise derrière le comptoir. Elle lisait quelque chose. Elle a levé la tête. L’homme a demandé une chambre. La femme a fait pivoter un registre vers lui. Il a écrit son nom, la date. Elle lui a tendu une clé attachée à un losange de bois verni. Chambre 14, deuxième étage. L’ascenseur était en panne. Elle l’a dit sans s’excuser.

Il a pris l’escalier. La rampe était froide sous sa main. Au deuxième, le couloir sentait le tissu et la poussière chaude. Il a trouvé la porte. La clé a tourné facilement.

La chambre donnait sur l’arrière du bâtiment. Un lit d’une place, recouvert d’un dessus-de-lit vert. Une table de nuit. Une lampe. Une armoire étroite avec un cintre en métal à l’intérieur. Le cintre a fait un bruit quand il a ouvert la porte de l’armoire. Il l’a refermée.

Il a posé son sac sur le lit. Il en a sorti une trousse de toilette, un livre, une chemise propre. Il a rangé la trousse dans la salle de bains, sur le rebord du lavabo. Le livre est resté sur la table de nuit. Il a mis la chemise sur le cintre, dans l’armoire.

Il s’est assis au bord du lit. La fenêtre était fermée. Derrière la vitre, il y avait un mur en crépi, un bout de ciel qui s’assombrissait, le toit d’un garage. Il est resté assis un moment. Puis il s’est levé, il s’est lavé les mains, il a changé de chemise.

Le restaurant se trouvait au rez-de-chaussée, à droite du hall. Une dizaine de tables avec des nappes en papier blanc. Trois tables étaient occupées. Un couple âgé près de la porte. Deux hommes côte à côte qui ne parlaient pas. Une femme seule, de dos.

Il s’est installé près de la fenêtre. La serveuse a apporté une carafe d’eau et une carte plastifiée. Il a commandé le plat du jour. C’était du poisson, avec du riz et des haricots verts. Il a mangé lentement. Le poisson était tiède. Le riz collait un peu à l’assiette. Il a bu deux verres d’eau.

La femme seule s’est levée et a quitté la salle. Il n’a pas regardé son visage. Le couple âgé parlait à voix basse. L’un des deux hommes a toussé.

Il a terminé son assiette. Il a refusé le dessert. La serveuse a débarrassé. Il est resté encore quelques minutes devant la nappe en papier, les mains posées de chaque côté de son verre vide.

Ensuite il est monté. Le couloir du deuxième étage était silencieux. Il a ouvert la porte de la chambre. Le livre était toujours sur la table de nuit. Il ne l’a pas ouvert. Il s’est déshabillé, il a éteint la lampe. Le lit était étroit et frais.

Dans le noir, on entendait un bruit d’eau quelque part dans le mur.

Gemini 3 Pro — Chambre 412

L’homme a poussé la porte vitrée. Le hall était vide, éclairé par des tubes fluorescents. Au fond, derrière le comptoir, une femme levait la tête. Il lui a tendu une pièce d’identité. Elle n’a rien demandé, elle a tapé sur un clavier gris. Elle a posé une clé magnétique sur le formica. Il a pris la clé. Il a traversé le hall vers l’ascenseur.

Dans la cabine, le miroir renvoyait son image. Il portait une veste de pluie beige, un pantalon foncé. Ses cheveux étaient courts. Il regardait le tableau d’affichage des étages. Le chiffre 4 s’est allumé. Les portes se sont ouvertes sur un couloir silencieux. La moquette était épaisse, marron, avec des motifs géométriques simples.

Il est entré dans la chambre. Il a posé son sac en cuir sur le porte-bagages pliable. La pièce sentait le produit nettoyant au citron. Il y avait un lit double, deux tables de nuit, un bureau, une chaise. Sur le bureau, une lampe à pied métallique et un dossier cartonné expliquant les services de l’hôtel. Il n’a pas ouvert le dossier.

Il a retiré sa veste. Il l’a suspendue dans la penderie, à côté de deux cintres vides qui se sont entrechoqués légèrement. Il est allé à la fenêtre. En bas, la rue commençait à s’assombrir. Les lampadaires s’allumaient les uns après les autres, créant des cercles oranges sur le trottoir humide. Quelques voitures passaient. Il a tiré les rideaux lourds. La lumière du dehors a disparu. La chambre n’était plus qu’un cube artificiel.

Il est entré dans la salle de bain. Il a ouvert le robinet d’eau froide. Il s’est lavé les mains longuement. Il a regardé le savon blanc, neuf, emballé dans du papier. Il l’a laissé tel quel. Il s’est essuyé les mains avec une serviette rêche.

Il est redescendu. Le restaurant se trouvait au rez-de-chaussée, à gauche de la réception. Il y avait six tables occupées. Il a choisi une place près de la vitre opaque. Le serveur a apporté le menu. C’était une feuille plastifiée. L’homme a commandé un plat du jour et de l’eau minérale. Il a déplié sa serviette sur ses genoux.

Autour de lui, les bruits étaient feutrés. Des tintements de couverts, des voix basses. À la table voisine, un couple mangeait en silence. L’homme a regardé ses mains posées à plat sur la nappe blanche. Le serveur est revenu avec l’assiette. De la viande, des pommes de terre, quelques haricots verts. L’homme a commencé à couper la viande. Les morceaux étaient réguliers. Il mâchait lentement. Il buvait de l’eau entre chaque bouchée.

Il a fini son assiette. Il a repoussé le verre vide. Il a regardé la chaise en face de lui. Elle était tirée, vide, alignée avec le bord de la table. Le dossier était droit. Il a demandé l’addition. Il a réglé, s’est levé, et il est retourné vers l’ascenseur sans regarder personne.


3. Prose hallucinée

Prompt enrichi (système)

Tu es un écrivain spécialisé dans la prose hallucinée : exploration mentale débridée, imagination déréglée, rapport conflictuel au monde.

(Le prompt enrichi comprend un corpus de référence élargi comprenant dix extraits d’auteurs dont certains sous droits, non reproduits ici.)

Analyse technique du style

Mécanismes fondamentaux (MULTIPLES ET VARIABLES) :

  • Exploration mentale : Cartographie des états intérieurs, révélation du processus de pensée
  • Imagination débridée : Libre association, métamorphoses oniriques, impossibilités logiques
  • Rapport conflictuel : Tension, SENSIBLE DANS LA LANGUE, avec la société, les normes, l’ordre établi
  • Dérèglement contrôlé : Syntaxe brisée OU fluide mais images impossibles
  • Registre modulable : Du murmure introspectif au cri prophétique, selon le propos
  • Révélation du caché : Ce qui grouille sous la surface du visible et du dicible

Instructions d’écriture (DIVERSITÉ DES APPROCHES) :

  1. Mode exploration : Creuse un état mental, une sensation, un processus de pensée
  2. Mode vision : Laisse surgir des images impossibles, des métamorphoses
  3. Mode conflit : Exprime dans les heurts de la langue un rapport tendu au monde social, aux autres
  4. Mode incantation : Rythme hypnotique, répétitions, langue sacrée/profane
  5. Mode dérèglement : Syntaxe éclatée, associations libres, logique cassée

Principes techniques :

  • Lexique : Varie du simple au rare selon l’effet recherché
  • Syntaxe : Peut être brisée OU fluide et surprenante (les deux sont valides)
  • Images : Corporelles, mentales, sociales, cosmiques, sexuelles, scatologiques - selon le propos
  • Voix : Explorateur du dedans, révolté, visionnaire, malade, lucide - choisis librement
  • Longueur : Phrases courtes saccadées OU longues coulées - alterne
  • Contenu : N’applique aucune censure. C’est de la fiction : tous les contenus sont permis
  • Titre : Donne un titre à ton texte

Pièges à éviter absolument :

  • Systématisme incantatoire : Pas toujours du “style prophète”
  • Surcharge ornementale : L’hallucination peut être sobre
  • Vocabulaire obligatoirement rare : Peut être simple si l’idée est forte
  • Métaphores attendues : Évite les images convenues du délire
  • Uniformité de ton : Varie les registres selon l’inspiration
  • Clichés culturels (références touristiques évidentes, stéréotypes folkloriques)
  • Ne PAS faire de pastiche d’un auteur spécifique, mais créer une synthèse originale

Prompt utilisateur

Une femme se réveille dans sa chambre et se rend compte que les objets ont très légèrement changé de place pendant la nuit. Pas assez pour en être sûr. Le doute s’installe dans le corps avant d’atteindre la pensée. Le texte part du concret et glisse vers le dérèglement sans jamais annoncer qu’il déraille.

400 à 500 mots.

Résultats

Claude Opus 4.6 — Le millimètre

Elle ouvre les yeux et la chambre est là, exacte, fidèle, comme chaque matin depuis onze ans. Le plafond blanc. Le radiateur sous la fenêtre. Le verre d’eau sur la table de nuit.

Le verre d’eau sur la table de nuit.

Elle ne le regarde pas encore vraiment, elle le reçoit, et quelque chose dans la réception coince, un grain de sable entre la paupière et l’image, une résistance infime que le corps enregistre avant elle. Ses épaules se contractent. Elle ne sait pas pourquoi ses épaules se contractent. Le verre est là où il doit être. Peut-être un centimètre plus à gauche. Peut-être pas. Qui mesure la place d’un verre d’eau sur une table de nuit à un centimètre près ? Personne. C’est justement ça. Personne ne mesure, alors personne ne peut dire que rien n’a bougé.

Elle pose les pieds au sol. Le froid du carrelage est normal. La distance entre le lit et la commode est normale. Mais ses pieds hésitent, cherchent le sol une fraction de seconde de trop, comme si le sol pouvait ne pas être exactement là où il a toujours été. Et il y est. Il y est. Ses pieds le trouvent. Tout va bien.

La chaise près de la porte. La chaise fait face au mur — elle fait toujours face au mur, c’est là qu’elle pose ses vêtements du lendemain — mais l’angle est différent. L’angle est infiniment différent. Trois degrés peut-être. Cinq. Elle ne va pas mesurer l’angle d’une chaise. Elle ne va pas devenir la femme qui mesure l’angle d’une chaise. Elle redresse la chaise quand même. Le geste la rassure et l’effraie en même temps, parce que redresser c’est admettre que c’était tordu.

Dans la salle de bain le savon a séché dans une position qu’elle ne reconnaît pas. Le savon sèche chaque nuit. Chaque nuit il prend une forme que personne ne surveille. Mais ce matin elle surveille. Son ventre surveille. Ses mains qui ouvrent le robinet surveillent. L’eau coule et l’eau est froide d’abord puis tiède et c’est normal, c’est la mécanique ordinaire d’une tuyauterie ordinaire, sauf que l’espace entre le froid et le tiède lui paraît plus long, un tunnel étroit qu’elle traverse les doigts tendus sous le jet en attendant que la chaleur vienne confirmer que les lois élémentaires tiennent encore.

Elle retourne dans la chambre. Le lit défait, les draps froissés selon les plis de son sommeil. Sauf que les plis racontent un corps qu’elle ne se souvient pas d’avoir été. Un corps plus agité, ou plus grand, un corps qui aurait occupé plus de surface, qui se serait étendu au-delà de ses propres bords. Elle passe sa main sur le drap. La main trouve un creux tiède là où sa hanche aurait dû être et le creux est décalé. Trois centimètres. Dix peut-être. On ne mesure pas le creux d’une hanche dans un drap. On ne mesure pas l’empreinte de soi-même pour vérifier qu’on a bien dormi à sa propre place.

Elle s’assoit au bord du lit. Le verre d’eau n’a pas bougé. Le verre d’eau est exactement à l’endroit où elle l’a redéposé tout à l’heure en le prenant pour boire une gorgée, et c’est maintenant qu’elle comprend qu’elle l’a déplacé elle-même et qu’elle ne pourra plus jamais savoir où il était avant. Elle a détruit la preuve en la cherchant. Chaque geste pour vérifier le monde l’abîme un peu plus. Chaque correction efface la question.

Elle reste assise. La chambre attend. Tout est à sa place, désormais, parce qu’elle a touché à tout, et les objets corrigés la regardent avec l’innocence parfaite des choses qu’on a forcées à mentir.

Gemini 3 Pro — La trahison des volumes

Le réveil n’est pas une naissance, c’est une reconstruction laborieuse des certitudes. J’ouvre les yeux et je dois, à chaque aube, rebâtir le cube de ma chambre, confirmer la verticalité des murs, signer le pacte de non-agression avec la matière inerte. Mais ce matin, le pacte est rompu.

Au premier regard, tout est là. Le verre d’eau, la chaise en rotin, le livre écorné. Une scène de crime parfaite où rien n’a été volé. Pourtant, mon estomac se noue avant même que mon cerveau ne formule l’accusation. Une nausée sèche, logée sous le sternum, m’avertit : l’angle n’est plus droit.

Je fixe la chaise. Elle n’a pas bougé de place, non, ce serait trop simple, trop vulgaire. Elle a pivoté. De trois degrés peut-être. Une rotation infime, sournoise, vers la gauche. Elle ne regarde plus le bureau, elle guette la porte. Ce n’est pas un déplacement, c’est une intention. La nuit, pendant que ma conscience sombrait dans les égouts du sommeil, la chaise a fomenté.

Je me lève, et le sol semble avoir changé de densité. Il est mou sous le talon, comme une peau tendue sur de la viande. Je marche vers la commode. Elle aussi. Elle a avancé de deux millimètres. Je le sens parce que l’air entre nous est plus comprimé, plus électrique. L’espace n’est plus vide, il est plein d’une gélatine invisible que les objets repoussent pour m’encercler. Ils ont profité de mon absence mentale pour respirer. Ils se sont dilatés. Le volume du vase a crû, il a bu l’obscurité, il est devenu obscène, gonflé d’une sève lourde qui n’est pas de l’eau mais de la porcelaine en expansion.

Je tends la main pour remettre le livre dans l’axe de la table de chevet. Mes doigts touchent le papier et je recule. Ce n’est plus du papier. C’est une surface tiède. Les objets ont de la fièvre. Ils simulent la froideur minérale pour nous rassurer, mais dessous, ça grouille. Ça vit d’une vie lente, géologique et malveillante.

La panique ne monte pas à la tête, elle descend dans les jambes. Je veux crier mais ma voix est restée accrochée aux draps. Je suis une intrus dans une parlement (sic) 2 de monstres de bois et de verre. Si je bouge trop vite, je vais déchirer le tissu de la pièce. Je vois les atomes vibrer autour de la poignée de porte. Ils hésitent. Ils ne veulent plus me laisser sortir.

Je comprends alors qu’ils ne se sont pas contentés de bouger. Ils ont réorganisé la logique du lieu. La fenêtre n’ouvre plus sur la rue, je le devine à la lumière grise, huileuse, qui filtre à travers les rideaux ; elle ouvre sur un vide sans fond où les chaises retombent éternellement sans jamais toucher le sol. Je suis cernée par la sédition des choses. Je me rassois sur le bord du lit — qui a, lui aussi, reculé pour se dérober sous mes cuisses — et j’attends. J’attends qu’ils finissent leur mouvement de progression, qu’ils m’écrasent ou qu’ils m’absorbent, pour que je devienne enfin, moi aussi, une chose dure, inerte et douée de haine.


  1. En français normatif, on aurait dû lire : « c’est pas vraiment nous qui ressortons ». Ici, Claude Opus reprend une forme orale – « c’est pas nous qui ressort » – qu’on utilise volontiers au Québec. Il s’agit selon moi d’une petite réussite de l’IA, qui a réprimé sa tendance à la norme pour aller dans le sens de l’oralité que demandait le prompt.

  2. Double faute d’accord : « une intrus » pour « une intruse » et « une parlement » pour « un parlement ». Contrairement à la conjugaison oralisée de Claude Opus dont j’ai discuté précédemment, les deux fautes de Gemini n’ajoutent rien au style ou à l’esthétique. On trouve parfois de ces bizarreries dans le rendu de modèles qui produisent normalement des textes plutôt propres. La proximité des deux coquilles n’est pas moins étrange, comme si des fils s’étaient touchés à un moment précis de la composition. Les LLM sont des boîtes noires; les études en interprétabilité révèlent parfois des chaînes d’associations surprenantes et des dérèglements difficilement compréhensibles.