Chapitre 2
La mauvaise naissance
2. LA MAUVAISE NAISSANCE
Dans notre domaine — la littérature —, comme dans beaucoup d’autres champs d’activité, l’intelligence artificielle est généralement perçue comme une source d’injustice. À juste titre : les modèles de langage ont été entraînés sur des millions de textes accessibles sur Internet, y compris nos livres piratés et illégalement téléchargés dans des bibliothèques fantômes comme Z-Library et Library Genesis, ou dans le projet Open Library. Les IA avec lesquelles nous échangeons au quotidien ont appris à parler grâce à nos textes littéraires, entre autres. L’usage fréquent du tiret cadratin par ChatGPT — qui est perçu par beaucoup comme un signe trahissant la rédaction par IA — suggère que la littérature a eu une incidence réelle sur l’apprentissage : c’est dans les romans et les essais — ou, plus généralement, dans l’ensemble du corpus des textes édités —, et non pas sur Reddit, que l’on tend à sur-utiliser ce genre de signe typographique1. Si les LLM n’avaient été entraînés que sur des textes du domaine public, nous n’aurions rien à redire, mais nous savons que ce n’est pas le cas. Il suffit d’interroger les robots conversationnels sur des auteurs contemporains, non libres de droits, pour se convaincre qu’ils les ont lus durant leur entraînement.
Les écrivains et écrivaines se sentent doublement floués : d’abord pillés, ensuite imités par l’IA, qui devient une concurrente déloyale au sein de leur profession.
Précisons que pour l’instant, la moyenne continue à exercer sur les intelligences artificielles un pouvoir d’attraction comparable à la gravité dans le monde physique, et elles peinent encore à faire la part entre une image vive et un cliché. Au reste, elles demeurent incapables d’architecturer la totalité d’un ouvrage de grande envergure en mettant tous les morceaux à leur juste place, construisant le livre comme on construit une cathédrale — pour reprendre une image de Marcel Proust.
Mais les choses évoluent rapidement. Pour l’instant, je continue à écrire à la main (cet essai, par exemple), mais je mène des tests sur la machine régulièrement depuis plus d’un an. L’idée préconçue de la fadeur de la prose IA est déjà beaucoup moins vraie qu’en 2024. Il y a aussi une grande différence entre les modèles gratuits et les modèles tarifés : Claude Opus 4.5 et Gemini Pro 3 — dont l’accès est limité sans abonnement — donnent des résultats impressionnants. Il existe aussi différentes techniques permettant de façonner la prose générée par les IA — j’y reviendrai.
Le piratage s’ajoute à la longue liste de griefs que l’on retient contre l’intelligence artificielle. Écrire avec l’IA, ce serait donner caution au pillage, et en quelque sorte violer une fois de plus les droits des auteurs qui ont été bafoués — soi-même y compris. Tout cela est vrai dans une certaine mesure. L’histoire des ruptures technologiques est une histoire violente. Ce n’est pas la Silicon Valley qui a inventé le modus operandi « Move fast, break things ». On retrouve ce genre de témérité, historiquement, dans les technologies du texte. L’un des premiers imprimeurs, Alde Manuce, a fait main basse sur les ouvrages des bibliothèques des monastères, qu’il disait vouloir « libérer » des « prisons austères et sinistres » des moines (harsh and gloomy prisons). L’imprimerie a mis les moines copistes au chômage; les Bénédictins ont pétitionné auprès des autorités contre les imprimeurs, et en 1476, des scribes parisiens ont physiquement attaqué une presse. L’univers de l’imprimé auquel on s’associe sans gêne aucune aujourd’hui tire également son origine d’une « mauvaise naissance ».
On pourra rétorquer qu’à l’époque, le droit d’auteur n’existait pas encore. C’est vrai. Et je ne nie pas la dépossession actuelle. J’irais même jusqu’à dire que l’IA signe sans doute le début de la fin d’une époque : celle du droit d’auteur inaugurée en 1710 avec le Statute of Anne, puis consolidée et mythifiée au XIXe siècle par les Romantiques français. L’idée d’un texte qui s’origine dans le sujet, dans le Moi-Auteur, est battue en brèche par le nouveau régime esthétique qu’est en train d’ouvrir l’intelligence artificielle. Quel sens a ce Moi comme origine du texte si l’écrit ne vient plus du dedans — intériorité, esprit —, mais bien du dehors, de la machine? Un dehors qui a acquis le don du langage au moyen d’un remixage extrêmement complexe, où les bribes de textes qui autrefois nous appartenaient sont devenues des gouttes d’eau dans un océan agité.
Je sais bien que ces affirmations sur le droit d’auteur ne seront pas populaires. Je ne prêche pas la fin du droit d’auteur comme le font les partisans d’une « culture libre » qui, sous couvert d’universalité, alimentent des plateformes privant les créateurs de leur subsistance. Je dis que le droit d’auteur, dans sa forme actuelle, ne suffira pas à nous protéger — et que s’y accrocher comme à une bouée ne constitue pas une stratégie. Soyons lucides : le régime subjectif de la littérature est déjà en crise. Le nombre de livres publiés a explosé, la durée de vie des livres en librairie a chuté, la part qui revient à chaque auteur a fondu comme peau de chagrin, et rares sont ceux qui vivent de leur plume. Le livre a persisté moins comme gagne-pain que comme médaille reflétant le capital symbolique — statut, reconnaissance, prix, bourses, salons, invitations, etc. Le droit d’auteur comme moyen de subsistance est déjà largement une fiction. Il fonctionne encore pour les livres qui trouvent un large public, mais l’écriture qui est un « assaut contre la frontière », comme disait Kafka — celle qui cherche, qui risque, qui ne répond pas aux attentes — n’a plus de modèle économique.
Le régime du droit d’auteur est déjà épuisé, et un tout nouveau paradigme attend de naître. Nous sommes dans l’entre-deux. Comment les praticiens de la « littérature en train de se faire »2 gagneront-ils leur vie si le droit d’auteur ne tient plus? C’est une question complexe, et avant d’aborder le problème économique, il faut d’abord passer par le territoire esthétique en posant la question : quelle forme peut prendre l’art d’écrire à l’ère de l’intelligence?