Chapitre 3

La parenthèse du sujet

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3. LA PARENTHÈSE DU SUJET

Devant la dépossession que nous ressentons, il peut être tentant de s’accrocher au passé comme à une bouée. Rejeter en bloc l’intelligence artificielle; fétichiser le livre papier; opposer la lecture longue et l’esprit critique à la slop (le contenu-poubelle généré par IA) et au déficit d’attention généralisé; présenter notre opiniâtreté comme une résistance.

Je soutiens qu’une telle posture conduira à une dépossession encore plus grande. Ceux qui plongent vers l’avenir auront peut-être l’avenir; ceux qui se replient vers le passé perdront et le passé, et l’avenir.

Quand je dis « avoir l’avenir », je ne parle pas d’une conquête ou d’une victoire personnelle. Il s’agit de prendre part au monde. C’est sans promesse, mais le passé, lui, n’offre qu’une seule promesse : celle de l’obsolescence.

Je veux vous montrer ici les possibilités que j’entrevois, et comment, en acceptant le changement, nous courrons éventuellement le beau risque d’une réappropriation, au moins le temps de la transition.


L’IA nous dérange d’abord parce qu’elle renvoie l’écriture dans une externalité à laquelle nous ne sommes plus habitués. Pourtant, dans l’histoire humaine, les mots n’ont pas toujours émergé du sujet qui dit « je »; il y avait une dissociation entre celui qui pense et celui qui trace, entre celui qui imagine et celui qui compose. Lors de son apparition en Mésopotamie et en Égypte, l’écriture constitue une technè très capricieuse que seuls les scribes maîtrisent bien. Les rois, les prêtres et les commerçants délèguent au spécialiste la tâche de rédiger les textes en leur nom. Le scribe est le vrai ancêtre des LLM : né d’un entraînement très spécialisé et coûteux, il n’a pas de voix propre, car il tient toutes les voix du monde sur le bout de son calame. Il n’écrit que lorsqu’on le prompte, c’est-à-dire lorsqu’on lui donne des instructions. Sa mémoire langagière n’est pas liée à son identité; elle est mobilisée dans l’instant de la tâche, mise au service de « l’usager », puis évanouie aussitôt. Le roi, le prêtre ou le commerçant fait usage de la mémoire morte de l’écriture; il convoque cette voix qui ne respire pas pour essayer de s’augmenter dans le monde — par le règne, par la religion ou par les affaires.

Même dans l’Antiquité et au Moyen Âge, alors que l’alphabétisation progresse, la dictée reste la norme pour la production littéraire et administrative. Cicéron dicte ses discours à son esclave affranchi Tiro — qui invente une forme de sténographie, les « notes tironiennes », qui préfigure en quelque sorte le speech-to-text. Saint Thomas d’Aquin dicte parfois à trois ou quatre scribes en même temps pour obtenir de multiples exemplaires simultanément.

Puis vient l’imprimerie à caractères mobiles de Gutenberg qui, en mécanisant la production des exemplaires multiples, fait vaciller les métiers d’écriture fondés sur la seule technique (scribe, copiste). Ainsi la technè commence-t-elle à se rapprocher de celui qui pense ou imagine — le je —, un processus qui s’accélérera aux XVIIIe et XIXe siècles avec l’alphabétisation de masse, pour culminer à l’époque romantique.

Alors le corps de l’auteur fusionne avec le corps du texte. La technè se voit subsumée par ce qu’on appelle « l’originalité ». L’écriture ne vient plus du dehors, ce n’est plus une simple technique; elle prend sa source dans un processus d’osmose intérieur qui tient presque du divin (le « génie »).

Les choses vont se complexifier et se disloquer avec la modernité. On admettra l’altérité du je, puis sa multiplicité.

Reste que, jusqu’à aujourd’hui, on n’a jamais complètement quitté le régime romantique d’internalisation de l’écriture. On continue à situer l’origine des textes dans le sujet, dans le Moi-Auteur; on continue à vanter « l’originalité » et « le génie » des écrivains; on continue à attribuer à la personne une sorte d’appellation d’origine contrôlée de ses textes — le droit d’auteur.

C’est tout cela qui éclate avec l’intelligence artificielle. La période moderne n’aura probablement été qu’une parenthèse. Avec l’IA, la technè se sépare violemment du moi. Elle se projette dans l’externalité de la machine. Le sujet, habitué à fusionner avec l’écriture, est laissé bras ballants comme le Gilles de Watteau, stupéfait et sans voix1.

Rien n’empêche les auteurs de continuer à écrire comme avant. Mais ils ne peuvent plus ne pas savoir : ils ont vu l’écriture apparaître en dépit d’eux-mêmes, dans la machine. Ils peuvent encore écrire, mais peuvent-ils encore croire? Croire que dans leur geste la technique et l’esprit fusionnent pour donner la Littérature?


  1. J’emprunte cette image à Pierre Michon, Rimbaud le fils, Paris, Gallimard, coll. « L’un et l’autre », 1991.