Chapitre 4

Le maître d'œuvre

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4. LE MAÎTRE D’ŒUVRE

La séparation du sujet et de la technique n’est pas encore consommée. Je l’ai dit : les IA n’écrivent pas encore aussi bien que les meilleurs forgerons de la phrase ou du vers. Mais si l’invention de Gutenberg a lancé un processus de fusion qui n’a atteint son apogée que trois siècles et demi plus tard, je ne crois pas que le processus de scission mette autant de temps à se concrétiser, loin s’en faut. Le lancement grand public de ChatGPT a eu lieu en novembre 2022, il y a à peine plus de trois ans. Aujourd’hui, des millions d’usagers délèguent quotidiennement à la machine le soin de produire des textes de toutes sortes. Des livres de mauvaise qualité écrits par l’IA inondent Amazon. Les écrivains ne le diront pas, mais sauf exception, ils utilisent l’IA eux aussi, à des degrés divers, comme outil de recherche ou comme assistant pour l’écriture et la révision de leurs manuscrits. Comme le veut le cliché (qui est vrai), à notre époque, tout va très vite. Compressé à la manière d’un ZIP, un siècle devient une année. Les sociétés de pointe, qui ont déjà automatisé le gros du travail de programmation, ont pour objectif d’automatiser la recherche en IA, ce qui mènerait à une boucle d’auto-amélioration récursive et, possiblement, à une « explosion de l’intelligence » (I.J. Good, 1965). Les constats « réconfortants » d’aujourd’hui — sur ce que l’IA ne peut pas faire — risquent d’être rendus caducs demain.

Dans la période de transition qui est la nôtre, nous avons encore la possibilité de jouer un rôle dans la fabrique du texte, si nous arrivons à faire le deuil de la fusion romantique de la technique et de l’esprit. Les littéraires peuvent traverser les cinq ou dix prochaines années (la transition) en changeant leur perspective sur l’écriture et en adoptant un nouveau rôle dans la construction du texte.

Les programmeurs ouvrent la voie en cette matière. Ils n’ont pas le choix, car les progrès dans le domaine de l’automatisation de la programmation ont été fulgurants. Qui a déjà utilisé Claude Code sait de quoi je parle : quelqu’un sans connaissance en programmation arrive maintenant à donner forme à des sites web et à d’autres objets numériques en instruisant la machine en langue naturelle. J’utilise moi-même cet outil et je suis ébahi par ses capacités. Claude Code fournit le premier aperçu imparfait d’un monde « non instrumental »1, où le désir devient réalité de façon quasi magique, l’humain faisant l’économie des étapes intermédiaires, marquées par l’effort, qui interviennent normalement entre le souhait et sa réalisation. Bref, les programmeurs ne tapent presque plus de code; ils dirigent des agents codeurs. Ils ne sont plus ouvriers; ils sont maîtres d’œuvre. Évidemment, cela n’est pas sans conséquences : à moins d’augmenter énormément la production, on a besoin de beaucoup moins de maîtres d’œuvre que d’exécutants. Des programmeurs expérimentés perdent actuellement leur emploi, et les jeunes codeurs n’arrivent plus à entrer sur le marché du travail. Voilà un métier qui est déjà frappé de plein fouet par l’automatisation dopée à l’IA.

Le code est sans doute plus facile à automatiser que la langue et la construction littéraires, lesquelles sont plus fines et subtiles, mais ce n’est qu’une question de temps. Imaginez un programmeur qui s’entêterait à écrire tout son code à la main aujourd’hui. Il serait complètement largué. L’écrivain qui s’obstinera à écrire l’entièreté de ses textes à l’ancienne en 2027 ou en 2028 se placera dans la même situation d’obsolescence. La seule voie de passage que je vois au cours des prochaines années, c’est celle du maître d’œuvre. Écrire consistera moins à tresser des phrases qu’à imaginer un monde et une langue littéraires, et à actualiser ces imaginations au moyen de la machine.

N’oublions pas qu’une grande partie de notre activité créative a déjà lieu en dehors de la composition à proprement parler. Je pense au moment où l’on sent une intuition monter en nous, où on la nomme, où on l’échafaude, où l’on établit dans notre cerveau les connexions qui sont les linéaments du texte à venir. Tout cela demeurera. Les étapes suivantes varieront d’un auteur à l’autre. Certains voudront utiliser l’IA pour élaborer un plan; d’autres l’utiliseront pour définir le théâtre d’énonciation; d’autres, pour faire des recherches; etc. Certains voudront au contraire garder la main sur l’une ou l’autre de ces étapes — pourquoi pas? Ce qui en tout cas changera, c’est l’exécution. Lorsqu’on sera prêt à « écrire », au lieu d’aligner les phrases une à une, on pourra les faire rédiger par la machine. Tantôt on lui fera écrire une bribe ou un paragraphe; tantôt, un bloc de poésie; tantôt, une scène ou une nappe de récit en entier. Toutes choses que l’on révisera au fur et à mesure, comme un maître d’œuvre surveille le travail de ses ouvriers.

Je sais que beaucoup d’écrivains se braqueront devant une telle perspective. Je le comprends et l’accepte. Je parle pour celles et ceux qui se demandent comment écrire — au sens le plus vif — à l’âge de l’intelligence, pas pour les écrivains qui préfèrent rester dans l’ancien régime.

Au XIXe siècle, avec l’essor de la presse et du roman-feuilleton, des auteurs comme Balzac et Dumas ont accepté de sauter dans le train de leur époque. Ils se sont mis à produire du texte au kilomètre jour après jour, sans attendre l’inspiration divine. Balzac a transformé son corps en machine carburant au café. Dumas a créé une fabrique d’écriture, avec Auguste Maquet qui faisait les recherches et « générait » le premier jet, et le maître d’œuvre (Dumas) qui repassait sur le manuscrit pour la validation et le fine-tuning. Ces auteurs du XIXe siècle se sont faits machines. Sainte-Beuve méprisait ce qu’il appelait la « littérature industrielle ».

Le même mépris tombera sur ceux et celles qui décident aujourd’hui de sauter dans l’avion de l’intelligence. Le XXIe siècle ne manquera pas de nouveaux Sainte-Beuve pour déplorer la « littérature artificielle ». Les auteurs et autrices qui décident de se faire machine au cours des prochaines années devront avoir les reins solides. Ils n’auront pas droit à la reconnaissance institutionnelle, seront exclus des concours et des bourses littéraires, etc., de la même manière que Balzac était exclu du cénacle romantique de son temps, qui le jugeait mercantile et machinique.


  1. Pour reprendre l’expression de Nick Bostrom, Deep Utopia: Life and Meaning in a Solved World, Ideapress Publishing, 2024.