Chapitre 5

La fabrique de style

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5. LA FABRIQUE DE STYLE

À cette étape-ci de la réflexion, plusieurs questions se posent, auxquelles je n’ai pas toutes les réponses. Peut-on vraiment écrire des textes de qualité avec l’IA? Peut-on contrer la fadeur de la moyenne et la tendance au cliché ou à la formule toute faite? Et puis, même si nous nous faisons machine, comment gagnerons-nous notre vie?

Commençons par la question esthétique. Si tout ce qu’on fait c’est ouvrir ChatGPT, rédiger un prompt de deux phrases et espérer que le robot crachera du Pierre Michon, on se met le doigt dans l’œil. Posons-nous la question : si on ne tire pas l’IA vers une certaine région esthétique, pourquoi nous donnerait-elle autre chose que de la fadeur? Les LLM sont d’abord entraînés à prédire le prochain jeton (token), c’est-à-dire, pour simplifier, à deviner le mot suivant dans une phrase. Après, une autre couche d’entraînement qui s’appelle RLHF — l’apprentissage par renforcement à partir de la rétroaction humaine — est appliquée pour rendre les modèles conformes à certaines attentes humaines. Ainsi, le robot conversationnel est entraîné pour nous donner la réponse la plus probable 1) sur le plan statistique et 2) sur le plan des valeurs humaines. Si on ne le tire pas dans une direction de faible probabilité et qu’il ne connaît pas nos attentes particulières, il doit donner une réponse qui se rapproche de la moyenne, puisque c’est dans cette zone d’extrême-centre, pour ainsi dire, qu’il a le moins de chances de se tromper.

Si l’on souhaite se déplacer dans une zone de rareté statistique et d’ébranlement des valeurs, il existe des méthodes poussées dont je parlerai plus loin. Commençons par la méthode la plus simple : le prompt enrichi.

Je n’aime pas beaucoup le concept de « style », auquel je préfère celui de « voix ». Je l’utiliserai quand même provisoirement pour démontrer la possibilité de pousser la machine à mobiliser des marqueurs stylistiques qui s’éloignent de la zone moyenne.

J’ai préparé trois longs prompts que j’ai testés avec deux modèles d’IA : Claude Opus 4.5/4.6 (Anthropic) et Gemini 3 Pro (Google). Pour lire tous les prompts et les résultats des tests, cliquez ici.

Je n’aborderai à titre d’exemple qu’un seul test : celui de la prose spontanée. Pour ce prompt, j’ai utilisé notamment des extraits de Jack Kerouac qui sont libres de droits au Québec, ainsi que des extraits de mes propres textes (Vers l’Ouest et Fuites mineures) dont je possède les droits.

À la fin du prompt enrichi, j’ai inscrit ce que j’appelle le « prompt utilisateur », c’est-à-dire l’idée de récit que j’ai soufflée à la machine. C’est la partie la plus variable et modifiable du prompt complet : on peut demander à l’IA de raconter ce que l’on veut. J’ai quand même choisi des éléments narratifs — déplacement, nuit, voix — qui s’accordent à l’esprit du flux de la prose spontanée :

Prompt utilisateur

Une voiture la nuit dans une ville aux éclairages bleus. File sur les autoroutes, dans les tunnels, le long des trèfles des échangeurs. À l’intérieur de l’habitacle, deux amis dont les phrases se mélangent jusqu’à se fondre en une seule voix véloce.

Les LLM ne sont pas des logiciels; ce sont des organismes non déterministes qui sont « cultivés » (grown), en quelque sorte. Ainsi, les réponses restent imprévisibles et seront chaque fois différentes si l’on répète le test. Voici les résultats que j’ai obtenus lors d’une occurrence précise, le 29 janvier 2026 :

Gemini Pro 3 :

Veine cobalt

On fonce dans la gorge du tunnel, les carreaux de céramique qui défilent stroboscopiques, tac-tac-tac-tac, une mitraillette visuelle qui nous rentre dans le crâne et tout est bleu, ce bleu électrique chirurgical des nouveaux éclairages urbains qui te donnent l’air mort avant même d’avoir crashé. C’est la bonne heure pour rouler, c’est l’heure des loups et des vidangeurs, et Marco tient le volant à dix heures dix comme un maniaque, les jointures blanches, il écrase la pédale et le moteur gueule une prière sale en montant dans les tours. On est une capsule, on est sous vide. Je lui dis que ça sert à rien de fuir mais il m’écoute pas ou alors c’est moi qui conduis et c’est lui qui gueule, on s’échange les rôles comme on s’échange la boucane de nos clopes, ça pue le tabac froid et le cuir réchauffé.

Et on sort du boyau pour grimper sur l’échangeur, ces grands trèfles de béton qui s’entrelacent, des bretelles d’autoroute qui montent vers le ciel noir pour redescendre aussitôt dans la fange industrielle, on tourne, la force centrifuge nous plaque contre les portières et nos voix se cognent. Il parle de cette fille qu’il a laissée sur un matelas crasseux rue Ontario ou peut-être Saint-Denis, une fille qui avait la peau qui goûtait le sel et le remords, et moi j’enchaîne sur la fois où j’ai failli crever dans un fossé près de la frontière, mais les phrases se bouffent, on ne sait plus qui raconte l’histoire de qui. C’est un monologue à deux têtes. On dévore l’asphalte. Les lignes blanches sont aspirées sous le capot comme des spaghettis, slurp, avalées par la machine.

Regarde la ville, il dit, regarde cette chienne. Elle scintille, elle est malade, elle a la fièvre bleue. Les néons des motels, les enseignes des “Open 24h”, tout ça bave sur le pare-brise parce qu’il commence à pleuvoir, une pluie fine et vicieuse qui ne lave rien du tout. On cherche une sortie mais on ne veut pas sortir, on veut juste tourner dans les veines de la bête, faire circuler le sang, être le caillot qui va provoquer l’infarctus final. On rit. On rit comme des bossus, comme des damnés. On a bu trop de café, ou de la bière tablette, l’excitation nous tord le ventre.

Et soudain le silence retombe, pas le vrai silence, le silence du vacarme constant des pneus sur le bitume mouillé, _shhhhhhh_, un son de déchirure continue. On est les rois de rien du tout, juste deux spectres dans une carcasse de métal qui file vers l’est, ou l’ouest, vers les raffineries qui crachent leurs flammes comme des dragons asthmatiques. On va nulle part. Il n’y a plus de destination, plus de plan, juste le mouvement, la vibration dans le châssis, et cette lumière bleue qui nous transforme en cadavres exquis, glissant sur la surface du monde sans jamais l’égratigner, filant droit vers l’aube qui ne viendra probablement jamais nous sauver.

Claude Opus 4.5 :

Lumière liquide

On filait sur la 40 et Mathieu disait quelque chose à propos de son ex qui l’avait ghosté trois semaines avant de réapparaître avec un texte de douze paragraphes et moi je répondais ouais man c’est fucké mais en même temps et lui coupait genre elle pensait que j’allais juste accepter ses excuses comme ça et le bleu des lampadaires coulait sur le pare-brise comme de l’encre diluée dans l’eau, et je continuais sa phrase sans même m’en rendre compte, comme ça sans rien dire, et lui finissait les miennes, on était devenus une seule bouche qui parlait dans le noir de l’habitacle avec juste le tableau de bord qui faisait une lueur verte sur nos visages, et le tunnel Ville-Marie nous a avalés d’un coup, les néons blancs qui défilaient tac tac tac tac sur le capot et sur nos yeux comme un stroboscope de boîte de nuit cheap, et Mathieu a dit c’est comme si on mourait un peu à chaque fois qu’on traverse ce crisse de tunnel-là et j’ai dit oui c’est exactement ça on meurt et on ressort de l’autre côté et c’est pas vraiment nous qui ressort c’est quelqu’un d’autre qui nous ressemble, et on est sortis dans la nuit bleue encore plus bleue après le blanc cru du tunnel, et les trèfles de l’échangeur Turcot s’enroulaient autour de nous comme les tentacules d’une bête marine phosphorescente, et je me suis mis à penser à ma mère qui conduisait la nuit quand j’étais petit et que je m’endormais sur la banquette arrière et que les lumières passaient sur le plafond de la voiture comme des fantômes rassurants, et Mathieu a dû lire dans ma tête parce qu’il a dit tu te rappelles quand on avait seize ans et qu’on prenait le char de mon père sans permission pour aller jusqu’à Sainte-Anne-de-Bellevue juste pour voir le fleuve la nuit, et oui je me rappelais mais c’était comme un souvenir qui nous appartenait à tous les deux en même temps, une mémoire partagée qu’on avait fusionnée à force de se la raconter, et la ville défilait de chaque côté avec ses tours de verre et ses fenêtres allumées où des gens vivaient des vies qu’on ne saurait jamais, et Mathieu a accéléré dans la courbe et j’ai senti mon corps se presser contre la portière et c’était bon cette pression cette vitesse cette confiance aveugle dans ses mains sur le volant, et il a dit un jour on va tous crever et j’ai dit oui mais pas ce soir, et on a ri tous les deux du même rire qui sortait de la même gorge invisible qui nous reliait depuis toujours, depuis l’enfance depuis avant peut-être, et le bleu continuait de ruisseler sur nous comme une bénédiction électrique, et on parlait encore et nos mots se chevauchaient s’entremêlaient se dévoraient les uns les autres dans cette bulle de métal et de verre qui fendait la nuit à cent trente, et tout était parfait parce que rien n’avait besoin d’être dit jusqu’au bout.

Le texte Veine cobalt de Gemini Pro 3 est plutôt médiocre, j’en conviens. On dirait un patchwork de tous les clichés qui peuvent venir à l’esprit lorsque l’on agence les mots « voiture/ville/nuit ». Le stroboscope, les « jointures blanches » sur le volant, le cuir réchauffé, le bitume mouillé, etc. L’image de la ville comme « chienne malade », qui a la « fièvre bleue », est d’une grande naïveté, tout comme les raffineries devenues des « dragons asthmatiques ». Et surtout, à part quelques légers écarts, les syntaxes s’éloignent assez peu de la moyenne. Gemini ne semble pas avoir créé une synthèse originale des extraits; il a surtout considéré les thèmes, lesquels ont activé des modèles narratifs préconçus du genre « roman de la route » et « roman noir ».

En revanche, le résultat de Claude Opus 4.5 est beaucoup plus intéressant. Au-delà des thèmes, Claude a travaillé les syntaxes pour forger des torsions audacieuses : « On filait sur la 40 et Mathieu disait quelque chose à propos de son ex qui l’avait ghosté trois semaines avant de réapparaître avec un texte de douze paragraphes et moi je répondais ouais man c’est fucké mais en même temps et lui coupait genre elle pensait que j’allais juste accepter ses excuses comme ça et le bleu des lampadaires coulait sur le pare-brise… ». Absence de différenciation typographique narration/dialogue : « et moi je répondais ouais man c’est fucké ». Coupure : « mais en même temps et lui coupait genre elle pensait que ». Coq-à-l’âne : « elle pensait que j’allais juste accepter ses excuses comme ça et le bleu des lampadaires coulait sur le pare-brise… ». L’image qui suit, celle de l’encre diluée, paraît un peu clichée, tout comme, plus loin, celle de la « bête marine phosphorescente », mais elles restent assez justes et pas aussi mièvres que les images de Gemini.

Claude réussit aussi très bien la fusion des voix et des corps que le prompt demandait : le narrateur et Mathieu « devenus une seule bouche », « la mémoire partagée qu’on avait fusionnée », le « même rire qui sortait de la même gorge ». Par souci de justesse, je précise que Gemini a aussi décrit « les phrases [qui] se bouffent » et le « monologue à deux têtes » dans son texte. Mais Claude va plus loin lorsqu’il déploie l’image de la fusion en alignant trois verbes sans virgule : « nos mots se chevauchaient s’entremêlaient se dévoraient les uns les autres ». Ce martèlement des verbes n’a rien de commun ou de fade : c’est une prose de l’écart.

Je pardonne même à Claude l’expression « bénédiction électrique », car elle est on ne peut plus Beat.

Le texte finit avec les mots « jusqu’au bout », en les niant, et donc en les ouvrant : « rien n’avait besoin d’être dit jusqu’au bout ».

Certains reprocheront peut-être à Claude d’être trop « méta », de dire « une seule bouche » plutôt que de donner forme à cela dans l’énonciation. En réalité, il fait les deux : on l’a vu, l’énonciation passe d’une voix à l’autre au sein d’une seule et même phrase. Et puis, pour moi, la meilleure littérature est celle qui cultive sa réflexivité, se faisant à la fois langue et image de la langue. L’idée d’une pure projection dans la diégèse est un artifice de romancier; je préfère la prose qui se reflète et se dit.

Je ne prétends pas que c’est de la grande littérature. Il s’agit d’un simple test. N’empêche, si j’animais un atelier d’écriture, que je donnais ce genre de consigne aux participants et que l’un d’eux me remettait le texte Lumière liquide, je ne serais pas du tout insatisfait. Lorsque l’on sait que la chose a été générée par l’IA, on a tendance à se montrer plus critique. Si l’on menait des tests anonymisés avec des textes écrits a) par des écrivants amateurs, b) par des écrivains professionnels et c) par Claude Opus — si l’on organisait une sorte de « dégustation à l’aveugle », si j’ose dire —, je crois qu’on aurait parfois droit à des surprises.

Chose certaine, l’argument selon lequel les IA ne peuvent générer que de la prose fade ne tient pas la route au vu des performances de Claude Opus. Avec un prompt qui établit clairement les contraintes d’écriture, on peut pousser l’IA hors de sa zone médiane.