Chapitre 7

La scission de la voix

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7. LA SCISSION DE LA VOIX

Pour cerner l’improbabilité, la notion de style me paraît bien imparfaite. Elle est souvent utilisée pour pointer vers une couche du langage détachée du réel ou de la friction politique. On parle ainsi d’un « styliste », ou d’un auteur qui cultive les belles phrases, comme d’un esthète qui brode des motifs à la surface de la langue.

La notion épouse une variété de significations dans la critique littéraire. En utilisant l’expression « prose spontanée » (et, dans mes tests, « style minimaliste » et « prose hallucinée »), j’ai adopté une définition du style comme l’expression d’une manière d’écrire un peu « générale » qui rapproche des auteurs distincts (sans qu’il y ait, heureusement, d’école ou de manuel de la prose spontanée). De manière contrastée, le mot style est souvent employé pour désigner la « griffe » d’un auteur en particulier. Dès lors le concept commence à flirter — et parfois à se confondre — avec celui de « voix ».

La notion de voix a l’avantage de ne pas suggérer un pur formalisme ou une séparation de l’écriture et de la vie. Elle porte une sorte d’aura de réel que la notion de style n’a pas. Elle renvoie à une origine de la parole, mais elle convoque quelque chose qui ne prend pas sa source dans le Moi. Elle esquisse une provenance sinon extérieure au sujet, du moins décalée par rapport à lui.

La notion déploie au moins trois facettes :

  • La parole vive;
  • L’écart entre le sujet et « ce qui parle »;
  • La signature stylistique.

Parole vive, car à la base, la voix s’oppose à l’écriture; elle plonge ses racines dans l’oralité et dans la primauté du dialogue sur l’écriture chez Platon. D’ailleurs, le Phèdre est convoqué inconsciemment — dans les médias, dans la pensée populaire et dans la pensée scientifique — chaque fois que l’inquiétude technologique revient à la charge. Dans ce dialogue, Platon disait en substance : l’écriture tue la mémoire vive. Depuis les années 2000, on entend le même discours au sujet de l’Internet, une inquiétude qui, aujourd’hui, recouvre également l’intelligence artificielle : ces « prothèses » atrophieraient non seulement notre mémoire, mais aussi notre pensée, notre raisonnement, notre capacité de concentration, etc., dévitalisant les facultés biologiques du cerveau. Il est vrai de dire que l’intelligence artificielle est une parole morte, de la même manière que l’écriture est une parole morte. C’est le même paradoxe qui traverse et l’écriture humaine, et l’écriture artificielle, vues à travers le prisme de la notion de voix. Au premier abord, l’IA semble nous dessaisir de notre voix — organe vivant —, la remplaçant par une prose plate et morte, sans grain.

En même temps, la notion creuse l’écart entre celui qui parle et ce qui parle. Nulle part cela n’est mieux exprimé que dans L’innommable de Samuel Beckett :

Où maintenant? Quand maintenant? Qui maintenant? Sans me le demander. Dire je. Sans le penser. Appeler ça des questions, des hypothèses. Aller de l’avant, appeler ça aller, appeler ça de l’avant. Se peut-il qu’un jour, premier pas va, j’y sois simplement resté, où, au lieu de sortir, selon une vieille habitude, passer jour et nuit aussi loin que possible de chez moi, ce n’était pas loin. Cela a pu commencer ainsi. Je ne me poserai plus de question. On croit seulement se reposer, afin de mieux agir par la suite, ou sans arrière-pensée, et voilà qu’en très peu de temps on est dans l’impossibilité de plus jamais rien faire. Peu importe comment cela s’est produit. Cela, dire cela, sans savoir quoi. Peut-être n’ai-je fait qu’entériner un vieil état de fait. Mais je n’ai rien fait. J’ai l’air de parler, ce n’est pas moi, de moi, ce n’est pas de moi.1

Beckett cale un coin entre le sujet et ce qui parle. La voix n’est plus quelque chose qu’on possède par essence; c’est un mouvement extérieur qui fuit et que l’on chasse jusqu’à l’étourdissement. L’innommable jette à la lumière crue du dehors l’ombre de la littérature moderne : à l’envers de l’internalisation de l’origine de la parole existe cette force d’externalité qui refuse de se laisser oublier. J’ai beau m’illusionner et croire que « J’écris »; en fait, « Ça écrit ». Voilà ce que nous rappelle obstinément la prose scindée de Beckett — et d’autres artistes des mots du XXe siècle. L’intelligence artificielle confirme cette poussée radicale vers l’extérieur. L’IA rend maintenant cela visible : le sujet n’est plus le siège de la voix. Ça parle devant soi, en dépit de soi. Ça parle dans la machine.

C’est là que commence le travail : comment pouvons-nous faire parler ces scribes qui s’appellent Claude, Gemini, ChatGPT ou Kimi? Comment pouvons-nous devenir les ventriloques de l’IA, animer la bouche de la poupée de silicium d’une manière qui reflète la vivacité des voix? Ici, je ne pense pas seulement aux styles généraux, qui ont quelque chose de réducteur (Kerouac n’est pas que cette « prose spontanée » que l’on plaque dessus; Duras n’est pas qu’une « minimaliste »; etc.). Je pense à l’extrême et magnifique diversité des manières de s’exprimer, à la multiplicité des syntaxes, des choix lexicaux, des actualisations de l’improbabilité.

Je ne peux m’empêcher de penser à ce que disait Henry David Thoreau, dans Walden, des formes foliacées que tracent les cristaux de glace en se formant : « Il n’est pas jusqu’à la glace qui ne débute par de délicates feuilles de cristal, comme si elle avait coulé dans les moules que les frondes des plantes d’eau ont imprimés sur l’aquatique miroir. »2 Ces précieuses « feuilles de cristal » qui sont « imprimées » sur la glace : c’est la métaphore parfaite de ce que je cherche à exprimer. Les voix sont des empreintes, des impressions variées et délicates, qui pourraient prendre la forme d’une feuille à déchiffrer.

La particularité d’une voix ne vient pas, selon moi, de l’unicité du sujet-moi essentiellement, mais bien de la diversité des expériences qui donne à chaque langue son empreinte vocale. C’est le dehors qui donne forme à la voix; c’est le réel qui s’y imprime, y façonne des formes idiosyncrasiques, y définit un grain.

La voix dépose une sorte de mystère, un ADN secret. On passe toute une vie à la chercher sans jamais mettre le doigt dessus. On continue à écrire, et texte après texte, on espère enfin s’en rapprocher. Et c’est parce qu’on ne coïncide jamais avec elle que l’on continue à écrire. On dit, on maldit, on échoue, on échoue mieux, et ce qui en reste s’appelle parfois littérature.

Avec l’IA et le puissant mouvement d’externalisation qu’elle induit, le rapport à la voix ne sera plus le même. Nous disposerons désormais d’une machine extrêmement puissante pour — c’est du moins une possibilité — trouver ou retrouver la voix.


  1. Samuel Beckett, L’innommable, Paris, Minuit, [1953] 2004, p. 7.

  2. Henry David Thoreau, Walden, ou, la Vie dans les bois, traduit de l’américain par L. Fabulet, Paris, Gallimard, coll. « L’imaginaire », p. 250.