Chapitre 9

Préserver le gisement

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9. PRÉSERVER LE GISEMENT

Notre jeu de données sera la chose la plus précieuse que nous posséderons à l’âge de l’intelligence, au moins le temps de la transition. J’y penserais à deux fois avant de céder mes droits à une maison d’édition pour 25 ans ou pour l’éternité (je n’ai jamais compris les auteurs qui signent de tels contrats; sauf dans le cas du premier livre que j’ai publié chez un éditeur traditionnel, je n’ai signé que des contrats de 10 ou 15 ans). En fait, j’hésiterais même à signer un contrat de 5 ans en ce moment. Les textes dont vous avez la propriété deviendront votre plus grande richesse dans le nouveau monde qui se dessine. Non seulement pourraient-ils vous permettre d’explorer, voire d’élucider votre empreinte vocale, mais on peut imaginer beaucoup d’autres usages. Alors qu’un texte publié chez un éditeur traditionnel reste figé, un texte propriétaire peut être décliné en de multiples variations au moyen de l’IA. Il peut être augmenté, transformé, compressé ou distordu. Deux textes peuvent être hybridés pour en donner un troisième (selon la formule : 1 + 1 = 3). Un texte peut être « adapté » en jeu d’images ou en vidéo générés par l’IA. Les possibilités sont quasiment infinies, mais elles deviennent soudainement très limitées lorsqu’une maison d’édition restreint l’utilisation de nos textes.

Des notes éparses peuvent être organisées, assemblées et réassemblées. Des embryons de textes peuvent être développés, gonflés comme ces petits dinosaures en éponge qu’on avait enfant : une fois trempés dans l’eau, ils grossissaient à vue d’œil — sauf qu’ici, l’eau, ce sont les contraintes qu’on donne à la machine, et la forme qui en résulte n’est jamais tout à fait prévisible. Par exemple, j’ai toujours voulu écrire un récit qui aurait pu s’appeler Choses à dire sous les étoiles. C’est une obsession qui me poursuit depuis une dizaine d’années — ou peut-être que je la porte en moi, innommée, depuis l’adolescence. Deux amis dans un parc, assis sur la pelouse, au pied des pins, la nuit, sous les étoiles qu’effacent à moitié les feux de la ville, qui se disent enfin les choses qu’on ne dit jamais; ou qui disent qu’ils vont les dire, qui disent à quel point ce serait bon, de dire enfin ce qu’on ne dit jamais, si seulement on savait comment… Ce récit, je l’ai commencé plusieurs fois, mais je n’ai jamais réussi à l’écrire — peut-être parce qu’il est trop fictionnel. Qu’est-ce que ça donnera lorsque je le prompterai dans Claude Opus, en mettant en mémoire contextuelle des centaines de pages de ma prose extraites d’autres textes, et en pointant du doigt cette intuition, ce sentiment des Choses à dire sous les étoiles? Je pourrais demander à l’IA de me produire 100 versions de 100 pages chacune, choisir celle qui me parle le plus, la retravailler en collaboration avec la machine, l’augmenter s’il le faut, la couper si nécessaire, dilater les parties les plus justes, etc.

Ceux et celles qui, surinvestis dans le monde littéraire patrimonial, ne détiennent que peu de textes propriétaires, seront appauvris et limités. Ceux et celles qui, au contraire, possèdent un corpus de données dense et complexe, seront les nouveaux riches du monde qui vient. J’emploie bien sûr le mot « richesse » au sens large : ce qui compte avant tout, c’est la richesse littéraire, la variété créative que l’on peut extraire des données. D’ailleurs, on pourra aussi s’éclater avec les textes libres de droits : ceux-là aussi, on aura beau jeu de les décliner, de les agencer, de les déconstruire et de les reconstruire. Reste que nous ne sommes pas des moines — pas même des moines copistes — et il faut aussi que la richesse se traduise en quelques espèces sonnantes et trébuchantes. Nous sommes au début de la transition, et dans cet entre-deux, il faut pouvoir exploiter les structures patrimoniales — les seules qui ne sont pas à inventer. C’est pourquoi j’ai parlé des droits d’auteur. Le premier mouvement de la transition, selon moi, c’est de se réapproprier ses textes autant que possible et d’utiliser ce levier pour passer de la logique du droit d’auteur à celle de la donnée propriétaire, du droit de reproduction (le livre) à la maîtrise du gisement (le dataset, la source).

Parmi les déclinaisons possibles de nos textes, il y a aussi la traduction — un domaine sur lequel les éditeurs se réservent presque toujours la prérogative par contrat. Je crois que c’est là que réside l’une des principales potentialités commerciales durant les années de transition. J’ai mené quelques tests de traduction de mes textes; pour les consulter, cliquez ici. Je trouve les résultats impressionnants. Lorsque l’on demande à un robot conversationnel d’écrire un texte à partir d’un simple prompt, le risque de la moyenne plane toujours; dans l’état actuel des modèles, on l’a vu, il faut dicter toute une série de contraintes à l’IA pour la tirer vers un style particulier, et il faut impérativement utiliser le modèle le plus performant en écriture créative. En matière de traduction, la donne est différente, car les phrases-source servent de guide à la machine, qui évite ainsi de trop dévier de la direction que l’on souhaite imprimer. La traduction de textes courants — ce qu’on appelle la « traduction pragmatique », non littéraire — n’existe déjà plus (c’est de la révision du rendu IA). Aujourd’hui, c’est au tour des traductrices littéraires de sentir le sol se dérober sous leurs pieds. En France, l’Association des traducteurs littéraires a introduit dans son contrat-type une clause de non-recours à l’IA, ce qui montre bien la nervosité du milieu. Si l’on était certain de pouvoir distinguer la traduction artificielle de la traduction humaine, on n’aurait pas besoin de telles précautions. Je ne m’oppose évidemment pas aux mesures de protection des traducteurs littéraires — bien que je pense qu’ils devront tôt ou tard, comme les auteurs, adapter leurs pratiques au monde qui vient.

Dans le cas de la traduction de nos propres textes dont on possède les droits — et, incidemment, les données propriétaires —, je vois les choses différemment. Si j’ai envie de traduire Relief vers l’anglais en utilisant Claude Opus ou un autre modèle, un paragraphe à la fois, en révisant le rendu par moi-même (human in the loop), c’est mon droit le plus strict. J’invite les autrices qui veulent entrer dans l’ère de l’intelligence à faire de même si elles possèdent des connaissances dans une autre langue. Je suis interprète de conférence et je maîtrise l’anglais, mais je ne suis pas un locuteur natif : pour mes traductions, je ne ferai donc pas l’économie d’une révision finale par un anglophone. Reste que le coût d’une révision n’a rien à voir avec celui d’une traduction. Nous, les auteurs non anglophones, nous avons donc la possibilité, en 2026, de traduire nos textes vers l’anglais, et d’investir ainsi le marché le plus vaste : celui des livres de langue anglaise, en publiant au moyen d’Amazon KDP1 en particulier.

C’est peut-être la meilleure piste de solution pour — à tout le moins — remplacer les revenus du monde littéraire patrimonial. J’ai d’autres idées, mais elles reposent sur l’invention de dispositifs qui n’existent pas encore, et je sais à quel point il est difficile de mettre cela sur pied. Si nous arrivons à constituer un petit groupe d’exploration « Littérature & IA », nous pourrons échanger des idées et peut-être tracer les linéaments d’un nouveau modèle économique pour ceux et celles qui pratiquent l’art d’écrire.

En attendant, je ne peux qu’encourager les auteurs et autrices qui veulent monter dans l’avion à se faire machine, comme je le disais. Écrire tous ses textes à l’ancienne et publier un livre tous les deux ou trois ans, est-ce que cela a encore un sens quand la donnée propriétaire permet de déployer une richesse de formes? De toute façon, vu l’accélération des changements, dans quel monde vivrons-nous dans deux ou trois ans? Si nous tournons le dos à l’intelligence, nous resterons figés dans le monde patrimonial, nous nous exclurons de l’écriture intelligente, qui sera peut-être le nouveau nom de l’écriture tout court.

Il y a un deuil à faire. C’est une mue. Nous jetons notre vieille peau parcheminée, et nous acceptons d’être à vif le temps que la nouvelle peau prenne forme.


  1. Kindle Direct Publishing, la plateforme d’autoédition d’Amazon.