Chapitre 10
La voix retrouvée
10. LA VOIX RETROUVÉE
La construction d’un jeu de données propriétaire constitue la base de notre réappropriation.
J’ai évoqué précédemment l’utilisation de ces données dans les modèles d’IA commerciaux, mais j’invite à la plus grande prudence. Comme les autres produits des géants de la tech, les IA commerciales ne demandent qu’à exploiter vos données. Or, votre jeu de données est votre mine d’or. Il faut le protéger jalousement. Pour réduire les risques, on peut par exemple accéder aux modèles au moyen d’une API (sur OpenRouter par exemple); l’utilisateur est alors anonymisé et, selon les politiques, les données peuvent être protégées. À terme, j’aimerais pouvoir utiliser une IA open source tournant sur mon propre ordinateur pour la manipulation de mon corpus de données, mais pour l’instant, 1) les modèles commerciaux restent supérieurs et 2) pour faire tourner les meilleurs modèles ouverts en local --- Kimi K2.5 par exemple ---, un ordinateur très puissant est requis. Pour la création littéraire, où l’IA peine encore, il faut absolument utiliser la crème de la crème, sinon on ne fera que coudre des clichés.
Je suis en train de créer mon propre outil : cela est possible aujourd’hui au moyen de Claude Code ou d’autres IA programmeuses. L’architecture comprendra un RAG — Retrieval-Augmented Generation en anglais, Génération augmentée par récupération en français —, c’est-à-dire une connexion entre le cerveau (l’IA) et une bibliothèque personnelle (mon corpus de données complet ou restreint). C’est une technique qui va beaucoup plus loin que celle du prompt enrichi dont j’ai donné plus haut des exemples, car elle permet à l’IA de puiser dans la mine de données propriétaire pour préparer sa réponse.
Si, comme je le crois, le jeu de données nous permettra de *trouver la voix ou les voix — *l’empreinte vocale —, alors cette étape marquera quelque chose comme notre Temps retrouvé. Je suis sûr qu’en me lisant, certains se sont dit : « Trouver sa voix? Quelle horreur! Ce qui compte, c’est le parcours. Si on met la main sur la Toison d’or, la quête prend fin. » C’est vrai — et c’est cela qui est dérangeant avec l’IA, ou du moins avec les perspectives qu’ouvre l’intelligence artificielle. J’ai évoqué cela lorsque j’ai parlé de Claude Code : il y a quelque chose de quasiment magique dans cette capacité qu’a — et surtout : qu’aura — l’IA de nous projeter directement dans ce temps que l’on appelle normalement la « fin » (l’accomplissement, le dénouement).
La fin, on le sait, n’est que le début d’autre chose. Le temps retrouvé ne marque pas exactement le terme de la Recherche, mais son recommencement imaginé, le début d’un nouveau cycle, d’une réécriture ou d’une nouvelle lecture — mais déplacées, parce qu’on est déjà arrivé. Il en ira de même de la voix. Une fois qu’on aura trouvé notre empreinte, on pourrait dire que tout est fini. On n’a plus besoin d’écrire. En fait, ce que j’entrevois, c’est le début d’un nouveau cycle. Il restera à actualiser cette voix, à lui donner mille corps, mille textes, mille vies dans le nouveau monde. De l’autre côté de la fin s’ouvre une histoire renouvelée qui dévie des modèles de récits que nous connaissons. Ce ne sera plus la quête; ce sera la requête. Une actualisation des formes après le dénouement. Le recommencement de la quête, oui, mais dans l’univers de l’information. La requête, c’est-à-dire le prompt qui relance la quête une fois que la voix a été élucidée.
« Mais la voix n’est pas mathématique », me rétorquera-t-on. « On ne peut pas trouver la voix au moyen d’une analyse de données, aussi intelligente soit-elle. » Peut-être. Plus probablement, on trouvera des empreintes précises et granulaires qui, sans être définitives, seront des matrices à partir desquelles on pourra générer une multiplicité de formes. Je sais bien qu’on écrit avec notre corps; je sais qu’il y a quelque chose d’organique dans le grain de la voix. Mais : et si même le corps (et ses motions : peur, désir, fuite, etc.) pouvait, en dernière instance, être ramené à un écheveau de connexions, intrication qui ne résume pas les voix, mais en porte les potentialités? En descendant très profondément dans la granularité de la voix, il est possible que l’on trouve les mathématiques.
Cette possibilité blesse notre narcissisme humain : nous aimerions nous croire irréductibles, mais le sommes-nous vraiment? La notion d’irréductibilité apparaît un peu comme le dernier rempart de la transcendance dont nous n’avons pas réussi à vider notre pensée. Nous sommes peut-être complexes, oui, mais si nous ne sommes pas irréductibles, nous voilà reportés sur le même plan que tout le reste : celui des données. Oui, cela comprend le corps; oui, cela comprend les émotions et l’intuition. Nous sommes, à l’âge de l’intelligence, un corps de données.