Chapitre 11

La lecture comme régénération

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11. LA LECTURE COMME RÉGÉNÉRATION

Il s’agit là d’un changement de perspective qu’avait déjà amorcé la littérature au temps du numérique non intelligent et même à l’ère pré-numérique : cette idée que le texte « fini » n’existe pas, que ce que l’on lit n’est qu’une couche dans le palimpseste confus que représente toute textualité. C’est Kafka avec ses romans inachevés et avec son Journal qui est une recherche, la mise en mots des embryons d’écriture eux-mêmes.

Avec l’intelligence artificielle, ce mouvement se radicalisera : les actualisations du texte seront si variées et multiples qu’elles briseront l’illusion de l’œuvre finie. Ce sera vrai du point de vue de la génération : pourquoi un auteur s’attacherait-il à une actualisation en particulier quand le code-source en deçà demeure si riche en possibilités? Ce sera aussi vrai du point de vue de la réception : pourquoi le lecteur accepterait-il la forme qui lui est présentée comme définitive s’il peut lui-même la refaçonner à sa guise?

L’intelligence artificielle débarque dans un paysage où la lecture est déjà bouleversée. Le web des réseaux sociaux, des vidéos à la chaîne et du défilement en continu a relégué la lecture longue au rang de pratique un peu désuète. Je suis de ceux qui considèrent que le langage et l’écrit possèdent une grande puissance et ont encore un rôle à jouer dans l’époque qui est la nôtre, mais il n’est pas sûr que cela passera par le type de lecture qui a caractérisé le règne du livre. Comme l’écriture, la lecture a beaucoup évolué à travers les époques, passant de la voix haute à la forme silencieuse, entre autres. Nous sommes habitués à un type de lecture qui n’a rien de « naturel », mais nous semble tel. On « répète » mentalement les mots que l’on lit sur la page et qui sont ceux de l’autrice. Je ne veux pas caricaturer et prétendre qu’on lit toujours les livres d’une couverture à l’autre; reste que les bonds en avant ou les retours en arrière sont des accrocs à la norme. Dans la lecture livresque, la non-linéarité est surtout mentale : on convoque des bribes de textes antérieures, on superpose des éléments pour construire intérieurement des images et des figures. Sur le plan de la matérialité, il y a un fort incitatif à suivre la flèche du texte. Il est peu probable que, avec la révolution intelligente, la lecture conserve la forme qu’on lui connaît — silencieuse, plutôt fidèle à l’auteur et plutôt linéaire.

Qu’adviendra-t-il des textes qu’on lancera dans le monde? Nous vivons en ce moment une transition du web-bibliothèque à l’Internet intelligent. Tant que le web penchera davantage du côté du document et de la récupération (retrieval), la réception littéraire ne changera pas du tout au tout. On lancera des livres numériques sur Amazon ou ailleurs; on utilisera les canaux de diffusion établis. Le texte qui parviendra aux yeux ou aux oreilles du lecteur sera plus ou moins celui qui a été préparé par l’autrice ou l’éditrice (une seule et même personne, parfois). Mais au fur et à mesure que l’intelligence se diffuse dans tous les recoins du web, la notion de fidélité risque d’être battue en brèche. En clair, le texte lancé par l’auteur ne sera plus celui que recevra le lecteur. Cette cassure fragilise encore un peu plus l’édifice du droit d’auteur. En anglais, « droit d’auteur » se dit « copyright » : le droit de copier. La crise de la fidélité sera une crise de la reproductibilité. Le texte ne sera plus une copie préparée par un éditeur, puis reproduite mentalement par la lectrice. Il sera transformé, déconstruit et reconstruit, bafoué. Toute publication sera une dépossession; toute réception, une trahison.

Se dessine à l’horizon un monde où la lecture sera presque toujours passée au crible de l’intelligence artificielle. Non pas médiatisée, car l’IA n’est pas un médium, mais intégrée à l’Internet intelligent. Le texte pourra être complètement modifié, dénaturé, hybridé, synthétisé ou mélangé à d’autres textes. C’est une idée qui n’est pas neuve : celle de la lecture comme écriture ou réécriture. Mais dans le cas du texte intelligent, on atteindra des niveaux de transformation jamais vus auparavant.

On n’écrira plus pour être lu tel quel; on lancera des flux dont on ignorera la destination, chaînes de mots qui se mêleront à d’autres flots pour aller dérégler quelques équations dans l’Internet intelligent. L’auteur se perdra dans l’étymologie de l’« augmentation » : à chaque nouvel événement de calcul, un nouveau texte sera généré. Lancer une parole dans l’Internet intelligent, ce sera comme faire ricocher un caillou sur l’eau : fort au premier contact, l’impact faiblira peu à peu jusqu’à se noyer dans l’océan des calculs. La lecture comme régénération : une nouvelle génération de texte, une écriture à proprement parler.