Chapitre 13

Le tourbillon de l'intelligence

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13. LE TOURBILLON DE L’INTELLIGENCE

Il nous reste sans doute assez peu de temps avant la singularité — ou, pour parler plus prosaïquement, avant que l’IA dépasse l’humain dans tous les domaines. Et même si la singularité n’advenait pas, le mouvement d’externalisation de l’écriture est lancé et n’est pas susceptible de s’inverser.

Si vous avez un projet de roman en cette première moitié de 2026, que vous comptez passer quelques années à l’écrire pour le publier quelque part en 2028, en 2029, voire en 2030 ou en 2031… Dans quel monde vivrons-nous à ce moment-là? Déjà, au XIXe siècle, Balzac n’attendait pas deux ans pour envoyer du texte dans le monde : il grimpait dans le train de la presse, il publiait en feuilleton, synchronisant sa vitesse d’écriture et de publication à celle de son époque. Comment pouvons-nous espérer approcher la temporalité du présent au moyen d’outils faits pour une autre vitesse, pour un autre temps?

C’est pourquoi je publie cet essai sur un site web programmé en moins d’une journée au moyen de Kimi Code (un outil semblable à Claude Code). Si je devais en faire une série d’articles pour une revue ou un livre pour une maison d’édition, il ne paraîtrait pas avant dix mois ou un an, sauf rare exception.1

Est-ce que les éditeurs traditionnels et les revues littéraires, mal ajustés au présent et à l’avenir qui se prépare, iront leur train comme si de rien n’était? Peut-être, pour un temps.

Au tournant des années 2010, quand nous explorions l’écriture et l’édition sur le web — blogs, livres numériques publiés rapidement chez publie.net notamment —, je croyais que la littérature allait se détacher du vieux continent du livre papier. Le livre n’allait pas disparaître, bien sûr, mais il allait vraisemblablement revêtir le même statut que le disque vinyle : un objet vintage que l’on aime posséder par nostalgie et par amour de l’objet. La part la plus vive de la littérature allait se transporter dans l’agilité du web, là où s’inventait le présent.

C’était oublier la force d’inertie très grande qui anime le monde littéraire. Il y a eu un ressac, un triomphe de l’industrie du livre papier — et du livre numérique comme miroir du livre papier. Au détriment des auteurs et autrices, oui, mais une victoire quand même, le capital symbolique demeurant attaché au livre dans sa forme traditionnelle, la presse littéraire emboîtant le pas, etc. La plupart des blogs ont disparu; publie.net a fermé boutique. Dans le monde anglo-saxon, le livre numérique a gagné une énorme part de marché, tout en demeurant un ersatz du livre papier accaparé en grande partie par les méga-sociétés comme Amazon.

Pourquoi, alors, le livre traditionnel, qui a traversé tant d’époques, ne conserverait-il pas son hégémonie à travers la révolution de l’intelligence? À l’époque du web-bibliothèque, j’avais sous-estimé l’importance des incitatifs économiques. Pour dire les choses brutalement : la rupture du web-bibliothèque n’était pas assez dévastatrice pour imposer le changement.

En automatisant les emplois des cols blancs, l’IA va créer un choc économique pour lequel nous ne sommes pas préparés. Une « Révolution artificielle » qui n’épargnera aucun secteur, ce qui inclut la chaîne du livre. Il s’agit d’une possibilité beaucoup moins spéculative qu’on pourrait le penser, un scénario qui ne nécessite pas l’avènement de l’intelligence artificielle générale, de la superintelligence ou de la singularité; en fait, le processus est déjà en cours (les chiffres montrent que les emplois de premier échelon sont en train d’être grugés au Royaume-Uni et aux États-Unis) et il devrait tourner à plein régime au cours de l’année 2027. Résultat : l’économie artificielle croîtra alors que l’économie humaine déclinera. Il est possible qu’en raison de la cupidité des sociétés d’IA, nous soyons en grande partie exclus de l’économie artificielle; c’est pourquoi il est urgent de réfléchir à la propriété et à la souveraineté de nos données. Ceux et celles qui tournent le dos à l’intelligence seront relégués à un monde passé et appauvri.

Ce sont les chocs qui induisent les changements les plus brutaux dans l’histoire. Il a fallu la Peste noire (1347-1352) pour accélérer le remplacement du parchemin par le papier2; il a fallu la Grande Dépression pour que DuPont invente le nylon et les matériaux synthétiques qui allaient transformer l’industrie textile; il a fallu la pandémie de COVID-19 pour que les outils de télétravail, pourtant déjà existants, s’imposent dans les usages --- un choc sectoriel, cela dit, qui n’a pas eu l’ampleur nécessaire pour ébranler la chaîne du livre. Le séisme à venir pourrait être d’une tout autre magnitude. Il y a fort à parier que le « white-collar bloodbath » --- l’hécatombe des cols blancs, pour reprendre les mots du PDG de la société d’IA Anthropic, Dario Amodei --- provoquera un raz-de-marée autrement dévastateur et transformateur.

Nous entrons dans une période très chaotique où l’IA risque de briser les reins de l’économie traditionnelle, ce qui comprend la chaîne du livre, et où les gouvernements, inondés de demandes de soutien, n’auront pas la capacité budgétaire nécessaire pour maintenir à flot des pans entiers de l’économie. Même si l’on refuse le changement, l’Histoire pourrait bien nous forcer la main.

Pour anticiper la rupture et renverser la dépossession, j’ai proposé des pistes d’exploration : se faire maître d’œuvre, se réapproprier ses données, élucider sa voix, multiplier les actualisations, utiliser le vecteur de la traduction, etc. Je sens que le régime de propriété littéraire entre dans une période de transition où la valeur se déplacera en deçà du texte reproductible, dans la donnée propriétaire. En déployant, à partir du jeu de données et des empreintes qu’il recèle, des proses et des poésies improbables, nous avons une chance — mince peut-être, mais avons-nous le choix? — de pousser la littérature encore un peu plus loin dans le XXIe siècle.


Je sais que la plupart des auteurs et autrices ne monteront pas dans l’avion supersonique de l’intelligence artificielle. Je sais que la majorité maudira — à raison — les grandes sociétés d’IA et les dirigeants qui leur accordent la permission de faire déferler sur le monde ce torrent qui tout redessine. Je sais que beaucoup prépareront leur propre révolte des canuts.

Il y a une certaine beauté dans ce geste de refus de la violence du changement radical. On a le droit de rejeter le métier mécanique et de faire ses tissages à la main; et de regarder par la fenêtre le monde qui se transforme et devient de plus en plus fou et incompréhensible.

Ou l’on peut se fondre dans le tourbillon de l’intelligence sans savoir où cela nous mènera.


  1. L’essai fait environ 17 000 mots, 25 000 lorsque l’on compte les annexes : c’est le format d’un petit livre.

  2. En décimant les moines copistes, la Peste a fait exploser le coût de la copie des livres. Parallèlement, les morts laissant derrière eux des montagnes de vêtements usagés, le papier de chiffon est devenu abondant et bon marché. La conjonction d’une copie hors de prix et d’un papier abondant a ouvert la voie à l’imprimerie de Gutenberg au siècle suivant.